le cortge du Graal

Perceval se trouve au château du Roi Pêcheur, invité par le maître de céans. Celui-ci vient de lui offrir l'épée précieuse que sa nièce lui a fait apporter. Perceval est assis près du Roi, devant la cheminée, lorsqu’une étrange procession traverse lentement la salle dans le plus grand silence. Perceval, intrigué, hésite sur le parti à prendre, car il garde en mémoire les conseils de discrétion qui lui ont été donnés par son parrain en chevalerie, le prudhomme Gornemant de Goort. Cette hésitation lui sera fatale. Ayant laissé passer l’occasion de poser la "question", il sera chassé du château le lendemain matin et ainsi livré au remords.

   


Il y avait un luminaire
aussi grand qu'on le pourrait faire
avec des chandelles en un hôtel.
Tandis qu'ils parlaient de choses et d'autres,
un valet d'une chambre vint,
qui une blanche lance tint
empoignée par le milieu,
et il passe entre le feu
et ceux qui sur le lit étaient,
et tous ceux qui sont là voient
la lance blanche et le fer blanc.
Suintait une goutte de sang
du fer de la lance au sommet,
et jusque sur la main du valet
coulait cette goutte vermeille.
Le valet vit cette merveille,
qui était venu là pour la nuit,
et de demander il s'est retenu
comment cette chose advenait,
car du conseil lui souvenait
de celui qui chevalier le fit,
qui lui enseigna et apprit
à se garder de trop parler.
Il craint que, s'il lui demande,
on n'y voit quelque vilenie
et, pour ce, ne demanda mie.
Lors deux autres valets s'en vinrent,
qui chandeliers en leurs mains tinrent,
d'or fin et ouvrés de niellures.
Les valets étaient très beaux,
qui les chandeliers tenaient.
A chaque chandelier brûlaient
dix chandelles à tout le moins.
Un graal entre ses deux mains
une damoiselle tenait
et avec les valets venait,
belle et svelte et bien parée.
Quand dans la salle elle fut entrée
avec tout le graal qu'elle tenait
vint une si grande clarté
qu'ainsi perdirent les chandelles
leur clarté, comme les étoiles
quand le soleil se lève, et la lune.
Après celle-ci en revint une
qui tenait un tailloir d'argent.
Le graal, qui allait devant,
d'or fin et pur était.
Des pierres précieuses il y avait
sur le graal de maintes manières,
des plus riches et des plus chères
qui en mer et en terre soient.
Elles valaient toutes les autres pierres,
celles du graal, sans doutance.
Et tout ainsi que pour la lance,
par devant lui ils passèrent
et d'une chambre en l'autre allèrent.
Et le valet les vit passer
et n'osa mie demander
pour le graal, à qui l'on en servait,
car toujours au cœur il avait
la parole du prudhomme sage,
et je crains qu'il n'y ait dommage
car j'ai souvent ouï conter
qu'on peut aussi bien trop se taire
que trop parler quelquefois.
Bien lui en prenne ou mal lui en vienne,
il ne s'enquiert ni ne demande.
Le seigneur aux valets commande
d'apporter l'eau et de mettre les nappes.
Ceux-là le font qui doivent le faire
et qui l'avaient accoutumé.
Le seigneur et le valet lavent
leurs mains dans l'eau attiédie,
et deux valets ont apporté
une large table d'ivoire.
Ainsi que raocnte l'histoire,
elle était toute d'une pièce,
et, devant le valet, ils la tinrent.
Aussitôt deux autres valets vinrent
qui apportèrent deux tréteaux,
dont le bois a deux bonnes qualités :
les supports en étaient faits
de sorte que les pièces toujours en durent,
et ils étaient faits en ébène,
un bois dont nul n'a à redouter
qu'il pourrisse ou qu'il brûle :
de ces deux choses il n'a garde.
Sur ces tréteaux fut installée
la table, et la nappe dessus mise.
Ce que je dirais de la nappe :
légat ni cardinal ni pape
ne mangea jamais sur si blanche.
Le premier mets fut d'une hanche
de cerf en graisse au poivre chaud.
Clairet ni piquette ne leur manque
à boire, dans une coupe d'or.
De la hanche de cerf au poivre,
devant eux un valet trancha,
qui devant lui l'a disposée
sur le tailloir d'argent,
et les morceaux leur met devant
sur un rond de pâte entier.
Et le graal pendant ce temps-là
devant eux à nouveau passa,
et le valet ne demanda
du graal à qui l'on en servait.
A cause du prudhomme il avait peur,
qui doucement lui interdit
de trop parler, et il l'a
toujours au cœur, il s'en souvient.
Mais plus se tait qu'il ne convient.
A chaque mets qu'on lui servait
il voyait passer le graal
par devant lui, tout découvert,
et ne sait à qui l'on en sert.
Pourtant il le voudrait savoir,
et il le demandera, vrai,
se dit-il, avant son départ,
à un des valets de la cour.
Mais jusqu'au matin attendra,
quand du seigneur congé prendra
et de toute la maisonnée.
Il remet la chose à plus tard,
et s'entend à boire et manger.
L'on n'apporte pas chichement
les mets et le vin à la table,
mais sont plaisants et délectables.
Et le repas fut bel et bon.
De tels mets que rois et comtes
et empereurs doivent avoir
fut le prudhomme servi le soir,
et le valet avec lui.
Après le repas, tous les deux
parlèrent ensemble et veillèrent.
Et les valets apprêtèrent
les lits et les fruits pour le coucher,
et il y en eut de fort chers,
dattes, figues, noix de muscade,
poires et pommes de grenade,
et un élixir à la fin
et du gingembre alexandrin.
Après cela burent bonne liqueur,
aromatique, où n'y eut miel ni poivre,
bon vin de mûre et clair sirop.
De tout cela s'émerveille
le valet, qui ne le connaissait pas,
et le prudhomme lui dit : "Ami,
il est temps de se coucher pour cette nuit.
Je m'en irai, si cela ne vous ennuie,
dedans ma chambre m'y étendre,
et quand vous en viendra l'envie,
vous vous coucherez là dehors.
Je n'ai nul pouvoir sur mon corps,
il conviendra que l'on m'emporte."

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